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Monday, November 20, 2006

3/3 Ma rencontre avec Hilda

Je repris mon souffle, moi aussi je transpirais, ce qui ne m’était peut-être jamais arrivé sauf les fois où l’on coupe du bois. Je lui proposais mes services, une chambre, un repas, enfin tout ce qui lui ferait plaisir.
Elle ne parut pas comprendre beaucoup mais acquiesça, j’avais toutes les chances de mon côté puisque l’hôtel était fermé pour rénovation et que l’écocamping de mon père restait le seul lieu où s’héberger.
Elle était accompagnée de deux amis tout aussi blonds, mais plus vulgaires et moins gros, et je tremblais à l’idée que l’un deux soit son mari. Mais je compris le soir même que les deux garçons dormaient ensemble.
Ils me suivirent donc, une aubaine en saison basse. Je portais tous les sacs d’Hilda et j’avais envie de lui prendre aussi la main.
Ils avaient prévu de rester deux ou trois jours mais je me démenais tant et si bien qu’ils eurent des activités programmées pour plus d’une semaine : nous partîmes observer les oiseaux, guetter le jaguar et les singes, découvrir les plantes, récolter le poivre, le xate et le chicle. Nous allions à pied pour des découvertes archéologiques, je louais même des chevaux mais celui d’Hilda est resté choqué et refuse depuis que quiconque l’enfourche. Le propriétaire est furieux et veut m’obliger à acheter sa carne.
S’il avait fallu leur apprendre à construire une cabane au toit de palmes, je l’aurais fait.
Je débordais d’explications sur tout et je parvenais à m’intéresser moi-même à ce qui m’entourait, alors que je n’y avais jamais prêté attention jusque là.
Mon père resta tout d’abord stupéfait par ce brusque intérêt pour mon environnement mais il en comprit vite la raison et entreprit de me soutenir. Il flairait là une occasion inespérée de se débarrasser de son aîné inutile et paresseux et de l’envoyer dans une lointaine contrée aux devises alléchantes.
Dès qu’il pouvait il me faisait de grands signes idiots du pouce comme pour dire « Super, ça roule», il en vint même à me donner des tapes affectueuses dans le dos. Hilda riait et comprenait le quart de ce que je lui disais. Elle parlait un espagnol horrible mais en dix jours elle fit des progrès fulgurants, grâce à mes efforts soutenus. Sa langue à elle est un grabouillis d’écorche-langue et rien n’y fait, elle ne me rentre pas dans l’oreille. (Je devenais mélancolique lorsqu’elle parlait avec ses amis, songeant aux maigres chances que j’avais de m’adapter à son pays. Je voyais mon avenir riant se transformer en nuage sombre de solitude.)

Bref, cela faisait trois jours qu’Hilda était sortie du bus pour entrer dans ma vie et j’étais la risée des 337 adultes et 123 enfants de la communauté, mais je ne me lassais pas d’entourer la belle allemande de mes meilleurs soins.
Elle se laissait abreuver de conseils incompréhensibles, j’appliquais de la crème solaire sur ses épaules. Sa peau est si fine qu'elle se craquèle au soleil et de blanc pur devient rouge comme les crevettes que j’ai mangé chez cousine Téré lors d’un Nouvel An.
Je lui enlevai les tiques minuscules avec une pince à épiler, je lui tenais la main dès qu’il y avait un obstacle quelconque, une branche à éviter, un tronc à enjamber.
J’étais amoureux.

Wednesday, September 27, 2006

Feuilleton 2/3 : Ma rencontre avec Hilda

Ce fut vingt après son installation (d’autres familles de chicleros ont grossi le campement qui compte alors 184 adultes) que le premier générateur électrique fit son arrivée. Et avec lui le premier réfrigérateur et une télévision qui créa beaucoup d’émotion, les gens s’accoudant aux fenêtres de Don Alcidio pour profiter du spectacle. Il fallut attendre encore cinq ans pour l’eau potable qui coulait deux heures par jour et cinq autres années pour qu’arrive un instituteur.
A cette époque, qui est presque celle d’aujourd’hui, des touristes pâles et garnis d’accessoires fascinants comme des lampes frontales halogènes ou des tentes super compactes ou encore des couteaux multi-usages, commencèrent à séjourner dans la communauté.
Ils viennent découvrir la vie dans la forêt tropicale, observer les oiseaux et les singes, offrir leur chair sucrée aux insectes.
Ils s’extasient sur les toilettes écologiques et appellent rustiques les cabanes que mon père a construites pour eux, bien plus coquettes et confortables que celle où nous vivons. Aux enfants ils donnent des chips et des bonbons, aux chiens aussi ils donnent à manger, plaignant leur maigreur sans voir celle de nos gens.
Pour la communauté, désormais reliée à ce qui est devenu une ville par un bus brinquebalant sur trois heures de piste, les touristes constituent un revenu non négligeable et plusieurs maisons transformèrent leur cour en boutiques, en « restaurants » où on sert une cuisine familiale. On y mange des œufs, des haricots, du faisan chassé dans la forêt et parfois du poulet. Si toute la viande est ainsi vendue, la famille se contente de haricots et de tortillas pour dîner.
Il n’y a pas assez de touristes pour que cela devienne l’activité principale et chacun continue ses activités quotidiennes.
Mon père, lui, a acheté un autre lot de terre et y a monté son petit campement « écologique » qui satisfait les envies de vie simple et en « harmonie avec la nature ».
Le maire a fait construire un hôtel en dur, où il loue des chambres sales et humides, vendant la nourriture à des prix exorbitants.
Mais la plupart d’entre nous continue à accueillir gentiment les visiteurs et mon père les traite comme s’ils eussent été des connaissances. Il les invite à la maison pour discuter, boire une bière ou dîner. Il aime parler, raconter des histoires dont je me demande parfois d’où diable il les tire. Parfois il s’attache à certains, au point d’éviter les adieux (les touristes repartent à 6 heures le matin, avec l’unique bus quotidien, un transport scolaire américain des années 60).

Et c’est parmi ces touristes, au sortir du bus, que j’ai rencontré Hilda.
J’avais pour habitude de me poster pour attendre le bus afin de réceptionner les colis qui nous étaient destinés. A l’époque Hilda souffrait déjà de problèmes de poids et la première chose que je vis d’elle, ce fut ses fesses. Elle passait la porte à reculons, pour s’assurer de pouvoir sortir (puisqu’elle était montée dans ce sens là). Je ne pus donc lui tendre la main comme je faisais de coutume pour aider les femmes à descendre.
Je restais fasciné par la quantité de chair enveloppée de soie violette qui bougeait lentement à mesure qu’elle s’extirpait du carcan de métal, devenu soudain minuscule. Avec moi, une trentaine de personnes regardaient le spectacle, bouche bée.
Ce fut donc dans un silence respectueux qu’Hilda posa le premier pied, à l’envers, sur le sol où j’étais né. Même l’hilarité d’Anselme, le chauffeur, était muette. Lorsqu’elle se retourna enfin, ce fut un deuxième choc : des yeux d’un bleu léger, si fin que j’aurai voulu le traverser d’un doigt. Des cheveux et des sourcils d’une blondeur plus claire que la poussière dans le soleil.
Elle passa une main potelée sur son front pour en essuyer les gouttelettes de sueur. L’effort, et la chaleur inépuisable. Elle sourit enfin, une dizaine de perles nacrées qui me regardaient en disant « Hola ».

Saturday, September 16, 2006

Feuilleton 1/3 : Ma rencontre avec Hilda

Il faut commencer par le début.
Au commencement donc, mon père arrache à la forêt un carré de terre sèche qu’il faut sans cesse défendre contre la végétation.
Là-dessus, il monte un toit de palmes, fermant les côtés avec des bâches rapiécées les unes aux autres comme un patchwork claquant au vent.
Il faut attendre plusieurs années avant d’avoir l’argent nécessaire pour remplacer les bâches par des planches, et il tarde encore quelques années de plus pour le faire.
A cette époque, il était déjà fatigué de ce duel avec la forêt, de laquelle il extirpe quotidiennement sève et feuilles, le chicle du chico zapote, ou le xate qui orne ensuite les églises des émigrants Latinos aux Etats-Unis.
En échange la forêt le couvre de fourmis et de tiques, boursouflant sa peau de piqûres de moustiques. Il a échappé à l’amputation d’une main grâce à un maya surgi de nulle part pour recouvrir la morsure du serpent jaune de feuilles mâchées.
Nous avions quelques poules qui refusaient de pondre, peut-être angoissées par les cris nocturnes des bêtes sauvages, ainsi qu’un cochon qui dévastait toute tentative de potager de ma mère et que personne ne se décidait à tuer.
Lorsque la cousine Téré nous invitait, moi et mon frère, à dormir chez elle, nous devions nous mettre en route la veille et remonter les 20 kilomètres de piste jusqu’à son village. Là-bas, nous allions à l’école puisqu’il n’y en avait pas chez nous. Nous passions ces journées loin de la maison à écouter sans comprendre les soliloques d’un instituteur qui ne s’étonnait de rien et ne nous apprenait rien.

Nous portions comme cadeaux à la famille de Téré des poupées de maïs auxquelles nous faisions des tabliers avec les champignons arrachés aux arbres, ou encore des trophées de plumes de faisans pour les garçons.
On nous étendait un drap dans la cuisine et les chiens venaient se coucher contre nous, partageant sans contrainte leur chaleur et leurs puces.
Notre père nous envoyait à l’école afin que nous sachions lire. Mais de ces quelques semaines sporadiques de classes, je n’avais retenu que des pages de bâtons et de carrés, glyphes muets que les parents scrutaient en hochant la tête.
Mon frère présentait plus d’aptitudes, il s’était lié d’amitié avec une fille plus âgée que lui et elle lui expliquait les gribouillis du professeur après l’école.
Elle lui avait même offert un petit livre et il en arrachait les pages à tant les lire, assis près du feu pour profiter des ses dernières lueurs. Ma famille le couvait du regard comme s’il avait été le dernier intellectuel du siècle.
Mon père ne sait ni lire ni écrire mais il m’a appris à calculer d’un seul coup d’œil le nombre et la taille des planches nécessaires pour construire une maison, utilisant instinctivement les notions de superficie et de volume qui font tant suer les élèves.
Il me disait : « écris le résultat mon fils, qu’il ne se perde pas ». Je traçais laborieusement les bâtons grossiers, tremblant à l’idée que sinon le chiffre mystérieux et merveilleux puisse se perdre, comme un poulet dans les bois.

A suivre,

Thursday, September 14, 2006

Réunion

L’ambiance était électrique à la Maison. Les frappes devaient s’intensifier, selon le plan pré-établi depuis des mois mais les médias internationaux commençaient à s’émouvoir du nombre de victimes civiles. En état d’urgence depuis plusieurs semaines, l’Etat-Major lui collait un mal de tête insupportable.
En entrant dans son spacieux bureau il demanda à ses collaborateurs de le laisser seul, puis se jeta dans un fauteuil dans un profond soupir.
La fragilité de la force de frappe terrestre, secouée par des dissensions internes, le préoccupait. A quoi bon posséder une des puissances militaires les plus rapides au monde pour trébucher ensuite sur quelques susceptibilités mal placées ?
Il aurait voulu être déjà arrivé à la fin du plan qui, si tout se déroulait comme prévu, impliquerait un nettoyage satisfaisant des poches terroristes sur la zone frontalière et d’un isolement total des Palestiniens dans ce qui leur resterait de territoire. L’action du temps et le silence coûteux des médias permettraient de finir le boulot en quelques années. Un lent génocide, économique et social, de ce lambeau de peuple toujours à grouiller sur leur pays perdu, encerclé par l’expansion inexorables des colons.
Il décrocha son téléphone et fit monter Ayra, une des secrétaires du Premier Bureau.
L’expression de la jeune femme, lorsqu’elle entra dans le Bureau, le fit sourire.
Un air à la fois contraint et anxieux. Mais elle ne pouvait s’empêcher de baisser les yeux, intimidée et déjà soumise. Ses mains nerveusement croisées disaient le travail de l’humiliation qui se creusait en son intérieur, au plus profond de sa chatte.
Il tapota le bureau d’ébène en face de lui pour qu’elle vienne s’y asseoir.
Le rituel était déjà consommé, ce fut une chose vite et bien faite. Il se leva, déboutonna son chemisier pour en faire jaillir deux beaux nichons, dressés d’indignation et de honte. Il les attrapa à pleines mains et commença à se frotter contre sa jupe. Quand il fut prêt il l’attrapa par les cheveux pour l’obliger à se mettre à genoux et le sucer. Il aurait bien éjaculé dans son cul mais il était trop tendu pour se retenir. Il enfonça sa bite profond dans la gorge d’Ayra et l’inonda d’un jet de sperme, modeste sans doute mais honorable compte tenu de son âge.
Il lui tendit quelques mouchoirs en papier et s’essuya lui-même, l'esprit déjà ailleurs. Il la renvoya dans le petit bureau qu’elle partageait avec ses deux collègues et s’amusa à imaginer la tête de ces vieilles pies, qui regarderaient leur jeune voisine de bureau avec mépris et jalousie.
A nouveau seul, un gros rot lui monta des tripes, un bon bol d’air puant expulsé avec l’aplomb de celui qui dirige. Il fit appeler les responsables militaires, il se sentait fin prêt pour établir le programme d’attaque des jours suivants.

Le président israélien accusé de harcèlement sexuel par au moins 8 de ses anciennes collaboratrices (Le Monde, 23 août 2006)

Tuesday, September 12, 2006

Le défilé

Un tas de filles superbes remplissent mon appartement : aucune n’est pareille mais elles ressemblent toutes à ma voisine Andrea, objet de mes fantasmes.
Longilignes, les cheveux châtain clair, une petite figure aux traits délicats et un nez retroussé. Elles sont assises sur mes fauteuils, mes chaises, mais aussi sur la table de la cuisine, accoudées au balcon et aux fenêtres, en train de lire dans ma chambre, debout dans le couloir, il y en a partout, même dans la salle de bain.
Je suis fou de joie, je ne sais pas par où commencer, à laquelle m’adresser et je cherche ma voisine en vain. D’ailleurs aucune ne me parle vraiment, elles se contentent de me regarder gentiment, les yeux dans le vague et un sourire indéfinissable, exactement comme Andrea.
A part ça je suis content et je pense appeler des copains parce qu’elles sont vraiment trop nombreuses.
Quand soudain elle semblent s’étioler et s’affaissent lentement sur elles-mêmes, le visage tourné vers le sol. Elles agonisent toutes en même temps, sans bruit, dans des sursauts de corps, des tremblements de mains.
Certaines on déjà cesser de respirer, d’autres exhalent à peine un souffle, les yeux chavirés et toujours en silence.
Des liquides coulent de leurs bouches et de leurs cadavres, impossible de circuler dans l’appartement sans enjamber une fille morte.
Cela promet de puer très rapidement et de devenir invivable mais je ne peux me résoudre à les bouger, à les sortir de l’appartement ou à quitter moi-même l’appartement.
Même mortes, allongées sur le ventre, elles sont belles et longilignes.

Musique de rue

CLING CLANG CLUNG El gaaaaaaaaaaas!!!

Il est 7 heures du matin. Le soleil cogne déjà sur les vitres, chauffe l’asphalte durci par la nuit. Une lourde chaîne pend du camion et frappe le sol.

DRELING DRELING Basuraaaaaaaaaa

Déjà 11 heures. Arrive le camion-benne noir de crasse, trois gamins également crasseux sont perchés à son sommet. La cloche et le fumet attirent quelques chiens désœuvrés.
Le rémouleur ne devrait pas tarder. De loin, sur la droite, on entend approcher son sifflement strident. Il ne crie pas, il souffle dans une petite flûte de métal. Il garde ses forces pour pédaler, la lourde meule amarrée à l’arrière du vélo. Chaque jour moins de personnes l’arrêtent, juste quelques vieux ou les bouchers.

L’après-midi, c’est le calme jusqu’à cinq heures. Beaucoup sont en train d’engloutir le repas longuement préparé par les femmes, les sœurs, les mères : porc en adobo, couenne de porc en sauce verte. Pour les paresseuses, une sincronizada, ou des quesadillas achetées au coin de la rue.

La nuit tombe, l’eau est passée trois fois. En premier, Electropura qui débite sa bande enregistrée à travers un mégaphone fatigué « Electropura, l’eau qui fait du bien à votre maison. Electropura se préoccupe de vos enfants. Electropura, l’eau de la meilleure qualité qui protège l’environnement. »
Un camelot est resté une heure à débiter son boniment, pommade miracle et naturelle pour lutter contre les champignons des pieds, un flacon pour 20 pesos, résultat garanti.
L’obscurité est confirmée par la sirène à vapeur du marchand de camotes qui pousse le chariot dans lequel les tubercules sont en train de confire. Par intermittences le trop-plein de vapeur s’échappe par la petite cheminée IIIIiiiiiiiiiiiiiii et produit un son suraigu et désagréable, comme une bouilloire géante.
J’attends le chant du tricycle de tamales « tamales savoureux tamales délicieux tamales oxaqueños » qui annoncera l’extinction des feux, à 20 heures.

Dans ma cellule sans fenêtres, sans aération, sans horloge, vide de tout objet auquel je pourrais m’attacher, le chant des rues me dicte le fil du jour.
Mes souvenirs ne se perdent pas complètement, je sens l’odeur grasse de la pâte de maïs des tamales, les morceaux cachés dans les pliures de la feuille de bananier, qu’on décolle avec les dents après s’être brûlé la langue.
Sans le rémouleur qui passe chaque mercredi, je ne saurai pas que mercredi est mercredi. Je ne me souviendrai pas du raclement de la lame contre le disque de pierre, le claquement du couteau contre la planche de bois quand ma grand-mère découpait les tomates et les oignons à une vitesse fascinante.
Enterré dans cette solitude sans bornes (depuis combien de mois ? combien me reste-t-il ? un an ? plus ?), les marchands ambulants m’apportent et me crient les images, les odeurs d’un monde qui s’est dissous entre quatre murs.
Mexico D.F.