Feuilleton 1/3 : Ma rencontre avec Hilda
Il faut commencer par le début.
Au commencement donc, mon père arrache à la forêt un carré de terre sèche qu’il faut sans cesse défendre contre la végétation.
Là-dessus, il monte un toit de palmes, fermant les côtés avec des bâches rapiécées les unes aux autres comme un patchwork claquant au vent.
Il faut attendre plusieurs années avant d’avoir l’argent nécessaire pour remplacer les bâches par des planches, et il tarde encore quelques années de plus pour le faire.
A cette époque, il était déjà fatigué de ce duel avec la forêt, de laquelle il extirpe quotidiennement sève et feuilles, le chicle du chico zapote, ou le xate qui orne ensuite les églises des émigrants Latinos aux Etats-Unis.
En échange la forêt le couvre de fourmis et de tiques, boursouflant sa peau de piqûres de moustiques. Il a échappé à l’amputation d’une main grâce à un maya surgi de nulle part pour recouvrir la morsure du serpent jaune de feuilles mâchées.
Nous avions quelques poules qui refusaient de pondre, peut-être angoissées par les cris nocturnes des bêtes sauvages, ainsi qu’un cochon qui dévastait toute tentative de potager de ma mère et que personne ne se décidait à tuer.
Lorsque la cousine Téré nous invitait, moi et mon frère, à dormir chez elle, nous devions nous mettre en route la veille et remonter les 20 kilomètres de piste jusqu’à son village. Là-bas, nous allions à l’école puisqu’il n’y en avait pas chez nous. Nous passions ces journées loin de la maison à écouter sans comprendre les soliloques d’un instituteur qui ne s’étonnait de rien et ne nous apprenait rien.
Nous portions comme cadeaux à la famille de Téré des poupées de maïs auxquelles nous faisions des tabliers avec les champignons arrachés aux arbres, ou encore des trophées de plumes de faisans pour les garçons.
On nous étendait un drap dans la cuisine et les chiens venaient se coucher contre nous, partageant sans contrainte leur chaleur et leurs puces.
Notre père nous envoyait à l’école afin que nous sachions lire. Mais de ces quelques semaines sporadiques de classes, je n’avais retenu que des pages de bâtons et de carrés, glyphes muets que les parents scrutaient en hochant la tête.
Mon frère présentait plus d’aptitudes, il s’était lié d’amitié avec une fille plus âgée que lui et elle lui expliquait les gribouillis du professeur après l’école.
Elle lui avait même offert un petit livre et il en arrachait les pages à tant les lire, assis près du feu pour profiter des ses dernières lueurs. Ma famille le couvait du regard comme s’il avait été le dernier intellectuel du siècle.
Mon père ne sait ni lire ni écrire mais il m’a appris à calculer d’un seul coup d’œil le nombre et la taille des planches nécessaires pour construire une maison, utilisant instinctivement les notions de superficie et de volume qui font tant suer les élèves.
Il me disait : « écris le résultat mon fils, qu’il ne se perde pas ». Je traçais laborieusement les bâtons grossiers, tremblant à l’idée que sinon le chiffre mystérieux et merveilleux puisse se perdre, comme un poulet dans les bois.
A suivre,

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