paris mexico

Wednesday, September 27, 2006

Feuilleton 2/3 : Ma rencontre avec Hilda

Ce fut vingt après son installation (d’autres familles de chicleros ont grossi le campement qui compte alors 184 adultes) que le premier générateur électrique fit son arrivée. Et avec lui le premier réfrigérateur et une télévision qui créa beaucoup d’émotion, les gens s’accoudant aux fenêtres de Don Alcidio pour profiter du spectacle. Il fallut attendre encore cinq ans pour l’eau potable qui coulait deux heures par jour et cinq autres années pour qu’arrive un instituteur.
A cette époque, qui est presque celle d’aujourd’hui, des touristes pâles et garnis d’accessoires fascinants comme des lampes frontales halogènes ou des tentes super compactes ou encore des couteaux multi-usages, commencèrent à séjourner dans la communauté.
Ils viennent découvrir la vie dans la forêt tropicale, observer les oiseaux et les singes, offrir leur chair sucrée aux insectes.
Ils s’extasient sur les toilettes écologiques et appellent rustiques les cabanes que mon père a construites pour eux, bien plus coquettes et confortables que celle où nous vivons. Aux enfants ils donnent des chips et des bonbons, aux chiens aussi ils donnent à manger, plaignant leur maigreur sans voir celle de nos gens.
Pour la communauté, désormais reliée à ce qui est devenu une ville par un bus brinquebalant sur trois heures de piste, les touristes constituent un revenu non négligeable et plusieurs maisons transformèrent leur cour en boutiques, en « restaurants » où on sert une cuisine familiale. On y mange des œufs, des haricots, du faisan chassé dans la forêt et parfois du poulet. Si toute la viande est ainsi vendue, la famille se contente de haricots et de tortillas pour dîner.
Il n’y a pas assez de touristes pour que cela devienne l’activité principale et chacun continue ses activités quotidiennes.
Mon père, lui, a acheté un autre lot de terre et y a monté son petit campement « écologique » qui satisfait les envies de vie simple et en « harmonie avec la nature ».
Le maire a fait construire un hôtel en dur, où il loue des chambres sales et humides, vendant la nourriture à des prix exorbitants.
Mais la plupart d’entre nous continue à accueillir gentiment les visiteurs et mon père les traite comme s’ils eussent été des connaissances. Il les invite à la maison pour discuter, boire une bière ou dîner. Il aime parler, raconter des histoires dont je me demande parfois d’où diable il les tire. Parfois il s’attache à certains, au point d’éviter les adieux (les touristes repartent à 6 heures le matin, avec l’unique bus quotidien, un transport scolaire américain des années 60).

Et c’est parmi ces touristes, au sortir du bus, que j’ai rencontré Hilda.
J’avais pour habitude de me poster pour attendre le bus afin de réceptionner les colis qui nous étaient destinés. A l’époque Hilda souffrait déjà de problèmes de poids et la première chose que je vis d’elle, ce fut ses fesses. Elle passait la porte à reculons, pour s’assurer de pouvoir sortir (puisqu’elle était montée dans ce sens là). Je ne pus donc lui tendre la main comme je faisais de coutume pour aider les femmes à descendre.
Je restais fasciné par la quantité de chair enveloppée de soie violette qui bougeait lentement à mesure qu’elle s’extirpait du carcan de métal, devenu soudain minuscule. Avec moi, une trentaine de personnes regardaient le spectacle, bouche bée.
Ce fut donc dans un silence respectueux qu’Hilda posa le premier pied, à l’envers, sur le sol où j’étais né. Même l’hilarité d’Anselme, le chauffeur, était muette. Lorsqu’elle se retourna enfin, ce fut un deuxième choc : des yeux d’un bleu léger, si fin que j’aurai voulu le traverser d’un doigt. Des cheveux et des sourcils d’une blondeur plus claire que la poussière dans le soleil.
Elle passa une main potelée sur son front pour en essuyer les gouttelettes de sueur. L’effort, et la chaleur inépuisable. Elle sourit enfin, une dizaine de perles nacrées qui me regardaient en disant « Hola ».

0 Comments:

Post a Comment

<< Home